29/06/2008Montpellier danse Montpellier Danse ?
Que se passe-t-il donc dans la danse contemporaine aujourd’hui ?
Sans vouloir tirer de généralités, ni vouloir globaliser en aucune façon mes impressions, je suis bien obligé de tirer quelques lignes forces des quatre spectacles auxquels j’ai assisté ces deux derniers jours à Montpellier. Et ces impressions sont marquées à tout le moins d’un doute profond.
Pour faire court, des quatre pièces que j’ai vues, trois pourraient entrer dans des critères distinctifs et non cumulatifs pour tenter de définir le geste chorégraphique contemporain :
- la nudité est devenue la première tenue de scène ;
- le silence remplace la musique, ou des sons électro pointus et stridents font office de ;
- la danse, qu’il faudrait chercher à définir, s’incarne dans des mouvements corporels plus ou moins déstructurés, souvent plus que moins ;
- et on parle ! la danse devient bavarde. Comme pour mieux rendre évident que le geste chorégraphique a besoin de s’expliciter…
Germana Civera fait une proposition où « elle met en jeu l’altérité entre passé et présent, entre mémoire et action », nous dit prétentieusement le programme du festival. Le passé et le présent sont représentés sous une forme à peine allégorique : un vieillard est assis au coin de la scène, et regarde, fumant cigarette sur cigarette. A l’autre bout, à l’opposé exact du vieillard, une enfant de 7 – 8 ans est également spectatrice de ce qui se déroule sous ses yeux : Une trentaine de danseur, dans un désordre à peine descriptible, se meuvent sur cet espace. Cela parle, cela jacte, on se déshabille, on glisse sur scène… Voilà, et la seule belle image du début se perpétue à la fin, laissant une impression distante et froide à ce spectacle bavard, prétentieux et raté. Raté car sans émotion aucune.
William Forsythe, ou la palme d’or de la danse décentrée « position revendiquée » de l’artiste à la réputation internationale bien installée. Le public attend avant d’entrer dans la salle. On lui explique tout. Il doit circuler, passer d’une scène à l’autre, circuler, regarder sous les tables, regarder sur les tables, regarder à côté des tables. Les hôtesses du Corum répètent et répètent encore qu’il faut circuler, oui, bien sur on peut aussi asseoir, mais il vaut mieux circuler. Le public circule d’abord, puis finit par stagner comme l’eau croupie, assis inconfortablement sur des poses fesses, quelques braves continuent inlassablement à tourner. La lumière est blafarde, les danseurs émettent des sons, comme une langue imprononçable, comme une langue dont l’apprentissage est impossible à ceux qui ne la maîtrisent pas dès le départ, il y a ceux qui glousseront définitivement, celui qui ne peut sortir qu’un son de grenouille ou cet autre qui ne sait que bêler, définitivement, provoquant le désespoir du maître. Que voir dans ce salmigondis de mouvements sur les tables, sous les tables, à côté des tables ? Difficile de le dire. Le regard du public, qui n’est donc pas dans le noir, est ahuri. Il assiste et participe lui-même à cette forme étrange d’une danse en forme d’agitation collective. Les sons et cris des danseurs sont là pour éviter toute sensation chorégraphique. Raté car sans émotion aucune. Pire, exaspérant ! (à noter, Forsythe ne déshabille personne ; on voit bien les fesses d’un danseur, mais c’est juste une tentative de mise à nu).
Kettly Noël, venue de la lointaine Haïti. Cela commence par six magnifiques danseurs noirs, nus, évidemment, sur scène, dans une fausse semi obscurité. Au moins, ils sont beaux. Une très belle femme, nue également, un homme gravement handicapé. La notice nous indique, dans une langue codée, que le « geste de la chorégraphe frémit d’intensité expressionniste ». Cette pièce fait se succéder les tableaux, les projections de vidéo, les musiques les plus diverses, les paroles les plus inutiles, dans un mélange où il est impossible de trouver un sens. Les danseurs dansent ! C’est déjà ça. Ils dansent même bien, et certains tableaux restent beaux. Il y a quelques belles images qui se dégagent, mais le sentiment qui ressort de ce moment est celui de la facilité, que ne manquera d’observer un spectateur courageux et bruyant qui, furieux, poussera ce cri « facile » ! Facile, oui. J’ai envie d’applaudir ces danseurs, mais j’ai honte du spectacle qu’ils m’ont offert, et je choisis le silence et le départ. Encore raté !
Alors, dans ce tableau désespéré rapidement peint à travers trois spectacles exaspérant et dont on voit les formes communes, c'est-à-dire le langage d’une mode qui vise à déstructurer tout et à vouloir remiser les grands chorégraphes contemporains, au mieux, au rayon des classiques, au pire, dans celui des ringards, une petite pointe d’espoir est née à travers la pièce de Yasmeen Godder. Je ne parlerai pas de chef d’œuvre, car l’effet contraste joue à plein dans un festival. Relativiser permet de garder un jugement relativement serein. Le plaisir simple de ce spectacle est peut-être tout simplement de retrouver une forme dansée affirmée, de poser les choses dans une simplicité de forme et d’expression, et de ne pas refuser le sourire comme forme de communication. Chez Yasmine Godder, la part esthétique n’est pas rejetée. Les formes cherchent à toucher le sectateur. Il y a quelques belles inventions de mouvements, comme les plus grands chorégraphes ont toujours su faire, et de cette pièce se dégage une forme épanouie et heureuse de la danse. Cela veut juste dire que le public, je parle de moi, trouve dans ce spectacle un bonheur qui le rassure le temps d’une courte pièce.
La passivité du public dans ce festival me sidère. Il applaudit à tout, mais ne s’extasie sur rien, il ne se passionne pas, il est là, partout. Festival dans la ville, certes, mais à côté d’elle aussi. Le festival n’est pas au cœur de Montpellier. Personne ne se promène le programme à la main et si vous interrogez votre voisin de table du café, il n’a rien vu, il ne verra rien. Festival de professionnels d’abord, qui rassemble un public d’avertis et d’aficionados de la danse, Montpellier danse n’est pas populaire. Pas de groupe, pas de scolaire (la date ne s’y prête pas) le festival est bien installé mais peu vivant. On est loin des ambiances électriques d’Avignon. Ici, un brave quitte la salle bruyamment de temps en temps, un autre pousse un cri dans le silence de la non musique. La presse professionnelle relaie l’événement sans aspérité aucune.
La seule question que je me pose : s’agit-il d’un mouvement profond, d’une période brutale de rupture dans la création qui a besoin d’étapes et de coupures initiatiques, pour trouver les formes nouvelles d’une création qui saura toucher le cœur du public qui, comme je le suis, reste interdit devant tant de formes inexpressives aux sens.
17/06/2008Une heure et huit minutes Vendredi soir. Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis. Je vais assister à un spectacle dont je ne sais rien. Une « carte blanche » à Wajdi Mouawad, avec sur scène, à côté de l’auteur, Pierre Ascaride.
C’est pour Wajdi Mouawad que je suis venu. Et rien d’autre. Un auteur sur scène. J’aime cet auteur que je pense être un des grands dramaturges de ce siècle.
Le spectacle commence. Un spectacle intimiste, un fils confronté à son père mourant, une gravité de chaque instant, un dialogue ciselé, une écoute profonde, les comédiens dans une tension exceptionnelle. On ressent ces choses étranges qui nous parlent au plus profond de nous-mêmes. On pense au père, je pense à mon père, mort, comme ça, avec la conscience absolue de la mort qui approche, qui est là, à la nécessité de dire ce qui doit être dit avant qu’il ne soit trop tard, la mort est imminente, on le sait.
Une heure et huit minutes plus tard, le fils tue le chien du père, façon de libérer le père du poids d’un vieux chien, façon de tuer le père, un peu aussi, façon enfin de se libérer. La parabole est évidente… Le coup de feu retentit, la pièce se termine.
Applaudissements nourris de la salle.
Les comédiens reviennent après les saluts, s’asseyent sur scène, et un dialogue singulier s’engage. Le spectacle auquel nous venons d’assister, n’était pas un spectacle. Rien n’était écrit, rien n’était répété, il ne s’agissait que d’une improvisation, d’une improvisation totale, reposant sur deux codes acceptés par les comédiens : chaque réplique commence par une lettre de l’alphabet, de la première à la dernière, et ainsi de suite…. Quand la bande son joue du piano, l’un des deux comédiens est obligé d’écouter sans intervenir et de prendre les données du dialogue comme des vérités qu’il ne peut corriger ; la réciproque est assurée quand la guitare joue. Voilà. Voilà comment à travers un code, avec deux comédiens sidérants dont un auteur, un spectacle d’une intensité incroyable se crée. Je n’ai rien vu, je n’ai rien su. Je suis sorti bouleversé du spectacle lui-même et de la vérité sur le spectacle. Un moment de troublante vérité.
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